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Que faire du genre

Les Voies d’Elles/CIGALE, Grenoble, 27 octobre 2007

Que faire du genre ?
Usages du terme et quelques enjeux philosophiques

par Nathalie Rubel

Le titre de cette communication ne manque pas d’ambition puisqu’il mêle pas moins de quatre registres : philosophique, linguistique (il est question des « usages du terme ») et pourquoi pas poïétique et pratique avec le terme « faire ». Car si on le prend au sérieux, « faire » peut signifier l’activité productrice artistique et technique (la poïesis grecque), comme la pratique morale de soi ou la pratique politique de la collectivité, ce que connaissent bien les militant-e-s. Si rien de tout cela n’est hors de mon sujet, et sera peu ou prou abordé, je dois quand même dire que le champ à labourer serait beaucoup trop vaste. En fait, mon but est de vous présenter quelques enjeux philosophiques posés par l’usage du terme de « genre », en particulier en France ; les enjeux seront donc plutôt théoriques.

Le mot de « genre » est devenu incontournable : c’est un des mots les plus courants dans le vocabulaire des sciences humaines, en particulier en sociologie, en anthropologie, en psychologie, et plus récemment en histoire. C’est également un mot qui irrigue les mesures politiques en faveur de l’égalité des sexes de l’Union européenne et des instances internationales. Il dépasse même ces registres spécialisés et se diffuse à toute la société par les médias, notamment les revues féminines. Disons que le mot est à la mode et cette récupération peut susciter des interrogations sur son réel pouvoir de désordre, de changement social.
Et pourtant le terme de « genre » comme translation du « gender » anglo-saxon a mis beaucoup de temps à s’imposer en France, il a bouleversé l’appréhension de la division des sexes, et il continue de faire des vagues linguistiques comme le montre la parution au J.O. du 22 juillet 2005 d’une « Recommandation sur les équivalents français du mot gender » déconseillant l’usage du mot « genre » et de ses dérivés.
Alors, est-ce que le terme « genre » a encore quelque chose à nous dire et à nous faire faire ? Peut-il encore mobiliser nos esprits et nos corps ? Est-ce pour cette raison même qu’il est comme « interdit » ?

A travers les mots, le genre, en travers

Ce qui est d’abord frappant, c’est que le mot « genre » s’inscrit dans une véritable forêt de termes et qu’il doit faire sa place, y créer une sorte de clairière.

La première raison qui a peut-être gêné la translation du « Gender » en français, c’est que le terme de « genre » existait déjà depuis longtemps avec plusieurs autres sens.
On parle bien sûr de genre grammatical d’un nom. Or il s’avère qu’on a aujourd’hui deux genres à notre disposition : le masculin et le féminin. Mais cela n’a pas toujours été le cas et, pour se rapprocher de notre thème, on peut s’amuser à relire le Littré de 18721 : « Genre : 1/ Propriété qu’ont les noms de représenter les sexes et, dans certains langues, l’absence de sexe. 2/ Les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin et qui en effet ne répondait à aucune distinction effective entre mâle et femelle. On appelle genre ce qui distingue un nom d’avec un autre conformément à la différence que la nature a mise entre les deux sexes. Ainsi, selon cette idée, nous avons deux genres en grammaire : le masculin, comme quand nous disons « le soleil », et le féminin, comme quand nous disons « la lune » ». Autrement dit, et surtout si on sait qu’il y a dans le monde des langues sans genre ou avec plus de deux genres, on voit que la grammaire de la langue française exprime déjà une certaine organisation des genres sexuels, appuyée sur l’idée de nature (et ceci depuis le XVIIIe siècle). J’y reviendrai.
Deuxièmement, on parle de genre regroupant des espèces, que ce soit dans la logique antique du discours ou dans la logique du vivant (sorte de bio-logique). Ainsi, reprenant Aristote, le maître de la logique antique, on peut dire en logique du discours que, par exemple, le triangle est une espèce du genre des figures géométriques, qui elles-mêmes sont une espèce du genre des représentations dans l’espace et que le genre le plus général, celui qui regroupe toutes les espèces, c’est l’être en tant qu’être, tout ce qui est en tant que c’est. Et à l’autre bout de la chaîne, l’espèce limite, la plus spécifique, serait l’individu, l’indivis indivisible.
En sciences du vivant, le principe est le même qu’en logique du discours, sauf que les termes sont fixés dans une taxonomie précise. Par exemple, tel loup fait partie de l’espèce Lupus qui fait partie du genre Canis, qui fait partie de la famille des Canidae, qui fit partie de l’ordre des Carnivorae, etc, qui fait partie du règne animal. Genre ne peut pas être utilisé à tous les étages. Chez Aristote, le premier taxonomiste, le classement supposait un jugement de valeur. La nature supposait pour lui un ordre naturel, une gradation des êtres vivants, des plantes vers les animaux, jusqu’à l’homme ; on était donc de plus ou moins « bon genre ». La Providence naturelle veut l’ordre dans la nature comme elle veut l’ordre dans la société. Il faut que le supérieur gouverne l’inférieur. Dieu veut l’ordre, dira la théologie.
On parle enfin de genre d’une production ou d’une oeuvre, de son registre et de son style, comme le genre littéraire ou le genre musical. C’est là encore un moyen de distinction, qui souvent revêt une hiérarchie des genres : mineurs, majeurs.
Dans ces quatre usages plus anciens du terme de « genre » que nous avons vus, grammatical, logique, bio-logique et esthétique, le genre sert à distinguer, diviser ou même discriminer, dans le sens classique du terme. Distinguer, c’est l’activité première de l’esprit rationnel, autrement dit de notre discernement, mais il suppose le plus souvent un classement, comme on l’a vu. Mettre de l’ordre dans les idées serait mettre de l’ordre dans les choses, et orienter leur lecture. C’est comme si l’homme peinait à différencier sans juger de la valeur et sans hiérarchiser. Il craint de mélanger le noble et l’ignoble, le sacré et le profane, peut-être craint-il surtout la mixité et le métissage. Apprendre à penser, c’est donc apprendre à mélanger pour dégager d’autres ordres, des ordres plus justes, pour reprendre une expression de la campagne présidentielle. C’est typiquement ce qu’a fait Spinoza au XVIIe siècle : il s’est autorisé à changer le genre des textes religieux en les lisant de façon rationnelle et désacralisante et ce faisant, il a été un des principaux fondateurs de l’esprit politique moderne.

Mais arrivons-en au « genre » qui nous intéresse plus directement et aux problèmes spécifiques qu’il pose. Dans les années 90, un nouvel usage du terme apparaît en France, traduction du « Gender » anglo-saxon. Il met l’accent sur le caractère construit de la féminité et de la masculinité, sur cette partition du masculin et du féminin, qui suppose une hiérarchie : le masculin doit l’emporter sur le féminin, quelles que soient les formes du masculin ou du féminin qu’on rencontre dans les sociétés. Ainsi, pour reprendre un exemple cité par Françoise Héritier, quand la discrétion est valorisée, comme en Asie, on l’attribue au genre masculin, quand on lui préfère l’affirmation ostensible de sa puissance, comme en Occident, elle est dévalorisée et on l’attribue au genre féminin.
Alors le mot « genre » dans son nouveau sens est-il nécessaire ? N’avait-on pas les mots pour le dire avant qu’il entre en scène ? Il est vrai qu’on n’a pas attendu les années 90 pour parler de la variabilité culturelle des normes puisqu’il y a déjà 80 ans, l’ethnologue Margaret Mead a écrit ses deux ouvrages sur la façon dont trois sociétés primitives guinéennes organisaient diversement la division des sexes (1935) et sur l’éducation sexuelle à Samoa (1928) qui sont parus en France en 1963 sous le titre : Mœurs et sexualité en Océanie. Et Simone de Beauvoir dans son Deuxième sexe paru en 1949 reprend un grand nombre d’exemples sur l’extrême variation culturelle des représentations des sexes pour réfléchir en philosophe à l’indétermination foncière du sujet. Elle n’a pas besoin du mot genre pour faire comprendre que chacun d’entre nous, est dans une position indéterminée face à son existence toujours à réaliser et toujours à assumer, quelle que soit notre biologie, notre nature. C’est le « On ne naît pas femme, on le devient ». Elle s’adresse d’ailleurs avant tout aux « chacunes » d’entre nous puisque ce sont les femmes qui peinent dans la culture à se faire « unique en leur genre ». Construites en objets : objets du regard et du discours, culturellement disposées à leur usage physique : sexuel, maternel, ménager, marchand..., leur subjectivité, et par là même leur liberté, leur échappe.
On n’a donc pas attendu le genre pour parler de la construction culturelle des sexes. C’est pourquoi la Recommandation de la Commission générale de terminologie et de néologie parue au J.O. du 22 juillet 2005 de ne pas utiliser le mot genre, pourrait paraître raisonnable. Y sont cités des équivalents français au mot « gender » : « différences et relations sociales entre les hommes et les femmes », formule de l’Unesco, hommes et femmes, voire exclusivement : femmes, masculin et féminin, ou plus simplement sexe, Gender equality devenant égalité entre hommes et femmes, égalité entre les sexes. On pourrait compléter le florilège : rapports entre les sexes, rôles sociaux de sexe, division des sexes etc.
Nous allons voir que l’affaire est loin d’être entendue. Car non seulement ces soi-disant équivalents ne disent pas la même réalité que le genre, mais ils occultent la spécificité et le caractère subversif même du mot de genre, tout simplement parce que parler exclusivement de différences sociales ou même d’inégalité entre les hommes et les femmes suppose que leur dépassement serait l’égalité entre les hommes et les femmes, autrement dit, le maintien comme horizon indépassable de la binarité humaine, d’hommes et de femmes en vis-à-vis, et finalement de la complémentarité hétérosexuelle et de sa finalité procréative. La Recommandation ne mentionne d’ailleurs même pas les gais et les lesbiennes, les trans et al., tous ces individus jamais assez genrés, que l’expression plus neutre d’égalité sexuelle aurait pu englober. Mais il faut, pour le démontrer, revenir en arrière sur la traversée de l’histoire récente par le genre et réinscrire cette Recommandation officielle dans un combat linguistique mais surtout idéologique.

A l’envers, le genre, à l’avers

Le terme « Gender » apparaît sous la plume de scientifiques anglo-saxons comme le psychanalyste américain Robert J. Stoller : Sex and Gender : On the Development of Masculinity and Feminity (1968), ou de la sociologue britannique Ann Oakley : Sex, Gender and Society (1972). C’est avec elle que sont posés les premiers jalons d’une science à dimension critique, qui vise à décrire mais aussi à déconstruire. Elle distingue nettement le « Sex » comme naturel et le « Gender » comme culturel et attribue à ce dernier une fonction de classification et de hiérarchisation entre le féminin et le masculin qui doit mobiliser les partisans de l’égalité. Elle écrit que « Le mot « sexe » se réfère aux différences biologiques entre mâles et femelles : à la différence visible entre leurs organes génitaux et à la différence corrélative entre leurs fonctions procréatives. Le « genre », lui, est une question de culture : il se réfère à la classification sociale en « masculin » et « féminin » »2.
En 1975, Gayle Rubin montre que les institutions qui fondent nos sociétés, le mariage et la parenté, requéraient le genre. Ce n’est pas que le mariage nécessite la différence naturelle des sexes, c’est que le mariage est fait pour instaurer le genre et organiser la norme différentielle3. Ainsi, le sexe n’est pas une entité à partir de laquelle sont construites des façons de vivre son sexe, mais on distingue à ce point les sexes et les rôles, notamment procréatifs, qu’on décline du sexe, parce qu’on a une certaine représentation des sexes qui relève du genre.

Une des principales résistances au mot genre a donc été qu’il introduisait une idée de la nature et une idée de la culture qui n’étaient pas « dans l’esprit français ». L’anti-américanisme n’a semble-t-il pas été absent des débats, comme le fait remarquer Eric Fassin. Utiliser le terme genre conduit à un double positionnement sans ambiguïté, puisque le genre insiste d’une part sur l’arbitraire et d’autre part sur l’antagonisme.
En effet, au plan de la nature, il signifie la dénaturalisation des femmes, et à terme, de l’orientation hétérosexuelle qui apparaissent désormais comme des normes construites. C’est la notion même de « nature féminine » qui est repoussée comme idéologique, à une époque où beaucoup de féministes par exemple entendaient maintenir des différences fondatrices, notamment autour de la maternité et de sa symbolique. Ainsi persistait, comme l’écrit en 1991 Christine Delphy dans « Penser le genre : problèmes et résistances » le présupposé non-examiné de « l’antécédence du sexe sur le genre »4.
Au plan de la culture, il aurait signifié une remise en cause du principe d’universalité par l’introduction de ce principe de partition perçu comme un outil de communautarisme et de « guerre des sexes ». Car le genre ne fait pas que marquer des parties, les deux sexes sociaux, et même on peut dire qu’il ne marque pas les parties, qu’il se refuse à décrire de façon indépendante, mais il marque le trait qui sépare les parties, comme deux classes sociales sont définies l’une par l’autre. C’est d’ailleurs pourquoi les chercheur-e-s utilisent le terme plutôt au singulier qu’au pluriel. On peut décrire les genres, mais ce n’est qu’en montrant qu’ils sont comme l’envers et l’avers, et que par conséquent ce qu’il faut discerner c’est le principe du genre.

Quelle peut être l’actualité de la distinction entre sexe et genre comme relevant de celle entre nature et culture ?
J’ai déjà dit que le genre s’est construit comme la réponse de la culture au sexe naturel pour souligner tous les aspects formateurs de notre masculinité/féminité : tenue du corps (façon de se tenir, de s’exprimer, de s’habiller…), rôles sociaux (division du travail, maternité/paternité, façons antagonistes de protéger…). Mais jusqu’en 1990, cet intérêt pour le genre et la réalité sociale et culturelle a conduit à négliger la réalité biologique du sexe, considérée comme moins pertinente du point de vue de l’action politique (les chercheurs, surtout chercheuses, étaient engagé-e-s), le sexe étant considéré comme prédiscursif et anhistorique. 1990 est une date clef de l’histoire des idées car paraissent aux Etats-Unis deux ouvrages qui vont bouleverser cette perspective : Gender Trouble. Feminism and the Subversion of Identity de Judith Butler et Making Sex. Body and Gender From the Greeks to Freud de Thomas W. Laqueur.
Dans Trouble dans le genre, Judith Butler propose non seulement de subvertir le genre, les attentes sociales à l’égard des sexes, mais de subvertir le sexe lui-même. Nourrie d’analyse des textes, et dans la tradition de Michel Foucault, elle montre que les pouvoirs ne font pas qu’interdire mais qu’ils disent, prescrivent, assignent et finalement produisent leur objet. L’objet « Sexe », comme l’objet « Corps » ou l’objet « Nature » ne se donnent pas à l’humanité de façon prédiscursive et évidente, sans qu’un discours vienne les tracer et aussi les raturer. D’où sa formule frappante, « En réalité, peut-être le sexe est-il toujours déjà du genre et, par conséquent, il n’y aurait plus vraiment de distinction entre les deux »5.
Dans La fabrique du sexe6, l’historien américain Thomas Walter Laqueur montre que la science de l’anatomie a elle aussi une histoire, et qu’elle propose des modèles de référence du sexe variables qui s’inscrivent dans des mentalités et des pratiques variables : aux antiques deux sexes pour une même nature humaine et aux modernes à partir du XVIIIe siècle, deux sexes pour deux natures.

Dans la mesure où le terme de « genre » a permis de revisiter les affaires physiques, ce n’est pas que le corps, mais c’est aussi la sexualité qui est reprise en main. La « Nature » se retrouve mise entre guillemets, et tout discours sur elle soupçonné d’idéologie naturaliste et tout particulièrement d’idéologie d’Eglise et d’Etat. Car il y a une ivresse à déconstruire des siècles de répression, d’orthodoxie et d’orthopraxie de l’usage de soi et de ses plaisirs. La notion de genre n’a donc pas seulement permis d’ouvrir les recherches « des femmes pour les femmes », elle a eu au bout du compte sa propre histoire en se portant de façon originale sur un nouvel objet : la sexualité, et même l’hétérosexualité obligatoire.
C’est dans ce contexte que le queer est né. Queer est, à la base, un mot anglais signifiant « étrange », « peu commun », mais c'est surtout une insulte à l'égard des individus gais, lesbiennes, transsexuels… Par ironie, et provocation, il fut récupéré, et revendiqué, par des militants et intellectuels gais, transsexuels, transgenres, bissexuels, adeptes du boundage, du SM, fétichistes, travestis et transgenres à partir des années 1980. Aujourd’hui, il peut fédérer les anti-straight, tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans l'hétérosexisme de la société, et cherchent à redéfinir les questions de genre principalement autour des sexualités et des technologies sexuelles.

Mais en disant ceci, précisément, je dis aussi deux périls à tenir à distance. A force de dénaturalisation, la nature devient un objet de discours, une réalité construite par l’esprit humain et au bout du compte une espèce de fiction et une esthétique. Or le corps résiste : il a des besoins, il faut travailler pour les combler, échanger avec les autres pour y parvenir, se protéger des nuisances. Le corps n’est pas que le personnage malléable d’un grand jeu social de représentation, sorte de marionnette qu’on manipulerait au gré des désirs de mise en scène et de jouissance. Il a une matérialité et est l’objet de rapports de domination matérielle que les luttes sociales, et notamment syndicales, par exemple, peuvent combattre.
Parallèlement à cette première remarque, on peut remarquer que le déplacement vers la sexualité, lieu de pouvoir mais de plus en plus pensé comme lieu de plaisir, a amené beaucoup de chercheurs vers les études de genre qui n’ont pas le moindre intérêt pour les enjeux féministes et pour l’utopie d’un autre monde matériel, d’autres rapports entre hommes et femmes (voire qui sont carrément sexistes). C’est comme si le terme de « genre », avec le succès qu’on lui connaît y compris dans les médias les plus réactionnaires, ces revues féminines qui font que les femmes restent femmes, faisait maintenant écran aux recherches d’inspiration révolutionnaire. Qui s’intéresse encore au patriarcat, à ce système qui non seulement autorise mais donne autorité au viol, aux violences conjugales, à la division inégalitaire du travail, à la marchandisation du corps des femmes dans la prostitution ou la pornographie, tous ces aspects sinistres et peu excitants du monde ? Qui s’intéresse inversement aux créations, productions culturelles et artistiques, aux jubilations des femmes ? C’est la même réponse : les (chercheuses) féministes qui n’ont pas attendu le genre pour s’intéresser aux femmes. Je me souviens d’une information sur la newsletter du Centre LGBT de Lille proposant, je cite, « un RDV où les Maîtres du jeu sont les mecs qui aiment les mecs. Un moment d’expression et de partage autour du sexe et des plaisirs ». J’y ai lu comme l’expression naïve du nouveau contenu du genre. Tout y est : la maîtrise, le jeu, les non femmes non féminins, la sexualité et le plaisir. C’est la société du divertissement, et les puissants rigolent.
Plus généralement, l’enjeu est le suivant : les études sur le genre ont-elles encore vocation à transformer le monde ? C’est pourquoi plusieurs chercheuses féministes notamment américaines et notamment de celles qui ont contribué à asseoir la notoriété du mot (comme Joan W. Scott) se posent maintenant la question de savoir s’il s’agit d’un terme vraiment pertinent, comme s’il avait été vidé de sa puissance de contestation et qu’il occultait désormais ce qu’il voulait montrer et combattre. Le genre aurait donc un pouvoir d’illusion, peut-être d’illusion esthétique. On peut d’ailleurs remarquer qu’au plan disciplinaire, le genre a tendance à passer de la sociologie à l’histoire culturelle, comme si les enjeux de société passaient au second plan. C’est pourquoi il est précieux de relire les textes de la sociologue et philosophe Christine Delphy. Parmi les premières à avoir introduit le concept de genre en France, elle en fait une analyse matérialiste visant à l’utopie qu’est son abolition : une société qui aurait dépassé sa peur de l’indifférenciation et peut-être de l’isolement sans faire des sexes des marqueurs, une société sans genre.


Le genre de l’histoire, au revers, de la politique

Le dernier enjeu que je voudrais aborder concerne plus spécifiquement la théorie politique et mon objet d’étude : la construction d’une citoyenneté genrée et l’inscription du sexe dans l’état civil, le problème laïque que cela pose.
L’Etat moderne s’est construit depuis la Révolution sur des fondements non universels, en excluant les femmes du suffrage, en les tenant, mineures, sous la coupe du chef de famille, dans le droit napoléonien, en s’inspirant des essais scientifiques les décrivant comme de faibles femmes, le sexe malade et incomplet qui ne pouvait se réaliser que dans le mariage et la maternité. Le XIXe siècle a marqué une régression inédite pour les femmes qui ont manqué des droits les plus élémentaires : civils et civiques, mais aussi personnels. Comme le font remarquer Françoise Thébaud et Eleni Varikas dans leurs articles respectifs paru dans Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoir, une certaine conception de l’histoire a tendance à exclure le genre. Pour quelle raison ? Emporté par l’idéologie du progrès devant une République en formation, emporté par l’idéologie de l’Histoire, on occulte non seulement les conséquences négatives pour les femmes des politiques mises en œuvre, mais on occulte jusqu’à leurs combats. Eleni Varikas fait un résumé saisissant de cette « tradition sélective », de ces grandes controverses portées par des femmes longtemps demeurées inconnues : « celle qui opposa Mary Wollstonecraft à Edmund Burke sur la question des droits de l’homme – ou la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges mettant en cause la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ; celle qui dressa Jennie d’Héricourt ou Juliette Adam contre Proudhon pour qui « l’égalité politique des deux sexes » était une atteinte à la Justice, puisque « la famille est la seule personnalité que le droit reconnaisse » ; celle qui opposa Harriet Taylor à John Stuart Mill, son compagnon, au sujet de la liberté et de l’autonomie des femmes mariées », et enfin, celle que développe Eleni Varikas : la controverse entre Mary Astell et John Locke7. Mary Astell, par des arguments qui peuvent apparaître conservateurs, pointe un problème de taille dans la philosophie politique de John Locke, un des fondateurs de l’Etat moderne : l’inégalité politique entre hommes et femmes est nécessaire, pense-t-elle, mais elle n’est que d’utilité (pour éviter le conflit des chefs dans la famille, conçue comme base de la société), mais pas de nature. « Si tous les hommes naissent libres, comment se fait-il que toutes les femmes naissent esclaves ? », y compris celles qui ne sont pas mariées, pourquoi pas les lesbiennes. Pour en tirer une conclusion sur notre sujet de réflexion : le genre est un concept nécessaire parce que le genre traverse l’histoire des rapports de pouvoir, et il faut d’autant plus en parler face à un Etat qui prétend être fondé sur l’universalisme et dont on mesure aisément la part masculine de la représentation du pouvoir8. L’Etat moderne aurait pu se fonder autrement, la question du genre était déjà posée.

Je vais revenir par un autre biais sur ce naturalisme à l’œuvre dans les fondements de l’Etat moderne : le problème de la laïcité. La laïcité est une notion difficile à conceptualiser. Le mot apparaît en 1871 dans la langue française, au moment où la République ose explicitement la séparation de l’Eglise et de l’Etat et la suppression du budget des cultes. Elle n’a pas de définition juridique, le mot même n’est même pas cité dans la loi de référence de séparation des Eglises et de l’Etat, de 1905, mais depuis 1946 et l’instauration de la IVe République, la laïcité est constitutionnelle. Que signifie-t-elle ? Que la loi est une affaire humaine, elle émane d’un pouvoir contractuel qui en débat. C’est pourquoi l'autorité cléricale qui parle "au nom de Dieu" est à tenir à distance. Et c’est pourquoi La Bible et en particulier la Genèse, qui a si fixement généré le genre, ne devraient pas être invoquées dans l’Assemblée nationale. Dans un Etat laïque, il n’y a donc pas de croyance pré-discursive et indiscutable. Or c’est précisément la façon dont la division des sexes est instituée. Il suffit de prendre les cas récents de polémique juridique : conditions du changement de sexe civil pour les transsexuels, en 1992, l’instauration de la parité sexuelle lors des scrutins électoraux, en 2000, interdiction des mariages de Camille et Monica pourtant de sexe civil opposé, comme de celui de Stéphane et Bertrand à Bègles, décisions judiciaires contradictoires dans les cas de parenté gai ou lesbienne. Le genre implicite ne suffit plus. L’Etat doit maintenant expliciter ce qu’il a à dire du sexe, comment il le déclare et le prescrit, comment il l’assigne. L’Etat a choisi pour le moment d’identifier et de renforcer la différence des sexes en l’instituant dans son droit public comme critère légitime de représentation, et dans son droit privé civil par les réquisits sur ce qu’est une vraie femme, un vrai homme. Autrement dit, l’Etat préfère instituer des/deux communautés plutôt que de relever de façon volontariste le défi de la mixité sociale et politique. Ce faisant, il participe de la séparation plus que de l’union, de la différenciation plus que de la différence, alors même, d’ailleurs, que le sexe n’est jamais défini dans le droit.

J’en arriverai alors à mon dernier point. Le genre, ce concept nomade qui passe d’un pays à l’autre, d’une discipline à l’autre, nous parle de notre propre nomadisme : de nos identités et de nos transports, de nos repères et de nos expérimentations, de notre raison qui définit et juge et de notre imagination qui ouvre les possibles et invite au renouvellement et à l’utopie. Justement parce qu’il dit la frontière plus que le contenu, le terme de « genre » invite à questionner nos libertés de changer. Je pense qu’on peut tous remercier les individu-e-s transgenre d’avoir ouvert la brèche dans le mur des natures pétrifiées, en montrant la variété des identités, leur plasticité, leur liquidité même parfois. Et qu’on parle en terme d’androgynie, sorte d’entre-deux qui peut être l’un et l’autre et finalement ni l’un ni l’autre des deux genres, comme le fait par exemple Eleni Varikas, en terme de « dé/généré-e-s », pour reprendre le nom d’une association aujourd’hui dissoute de Lille, de pédés, de gouines, de queer ou de trans, et au-delà, de personnes qui tentent l’aventure singulière de l’existence, on parle d’inclassables et on le doit à la critique du genre. Alors on peut se poser cet autre horizon : si l’utopie de l’abolition du genre se réalise, il restera à construire notre appréciation de la différence, ce qui ne sera pas non plus une mince affaire.

C’est sur cette idée que je finirai : le genre, dans tous les sens du terme est un outil de division et souvent de classement. C’est particulièrement le cas du genre « sexuel ». Mais il recèle, malgré sa tendance à occulter les enjeux féministes classiques, voire même tous les enjeux sociaux, tendance à laquelle il faut rester vigilant-e, un pouvoir de mobilisation évident, en particulier en France, fille aînée de l’Eglise, fille aînée du genre devenu institution d’Etat.
Journal officiel du 22 juillet 2005
 
NOR : CTNX0508542X
 
Recommandation sur les équivalents français du mot gender
 
L’utilisation croissante du mot genre dans les médias et même les documents administratifs, lorsqu’il est question de l’égalité entre les hommes et les femmes, appelle une mise au point sur le plan terminologique.
On constate en effet, notamment dans les ouvrages et articles de sociologie, un usage abusif du mot genre, emprunté à l’anglais gender, utilisé notamment en composition dans des expressions telles gender awareness, gender bias, gender disparities, gender studies…, toutes notions relatives à l’analyse des comportements sexistes et à la promotion du droit des femmes. Le sens en est très large, et selon l’UNESCO, « se réfère aux différences et aux relations sociales entre les hommes et les femmes » et « comprend toujours la dynamique de l’appartenance ethnique et de la classe sociale ». Il semble délicat de vouloir englober en un seul terme des notions aussi vastes.
En anglais, l’emploi de gender dans ces expressions constitue un néologisme et correspond à une extension de sens du mot qui signifie genre grammatical. De plus, ce terme est souvent employé pour désigner exclusivement les femmes ou fait référence à une distinction selon le seul sexe biologique.
Or, en français, le mot sexe et ses dérivés sexiste et sexuel s’avèrent parfaitement adaptés dans la plupart des cas pour exprimer la différence entre hommes et femmes, y compris dans sa dimension culturelle, avec les implications économiques, sociales et politiques que cela suppose.
La substitution de genre à sexe ne répond donc pas à un besoin linguistique et l’extension de sens du mot genre ne se justifie pas en français. Dans cette acception particulière, des expressions utilisant les mots genre et a fortiori l’adjectif genré, ou encore le terme sexospécificité, sont à déconseiller.
Toutefois, pour rendre la construction adjective du mot gender, fréquente en anglais, on pourra préférer, suivant le contexte, des locutions telles que hommes et femmes, masculin et féminin ; ainsi on traduira gender equality par égalité entre hommes et femmes, ou encore égalité entre les sexes.
La Commission générale de terminologie et de néologie recommande, plutôt que de retenir une formulation unique, souvent peu intelligible, d’apporter des solutions au cas par cas, en privilégiant la clarté et la précision et en faisant appel aux ressources lexicales existantes.
Eléments de bibliographie
« Que faire du genre ? Usages du terme et quelques enjeux philosophiques »
Nathalie Rubel, 27 octobre 2007

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